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dimanche 19 octobre 2014

Trois étages sans ascenseur...

Aujourd'hui j'abandonne mon masque de légèreté pour vous parler d'une notion plus sérieuse, qui peut se résumer en une description particulière de l'être humain : la façon de voir l'homme selon les penseurs taoïstes chinois antiques.

"L'homme, cet être frileux, venu d'on ne sait où, et retournant vers l'inconnu" 
(Alain Mestrallet, in Moka  1, Éd. Édition 7)


L'Homme restera toujours un mystère pour l'homme. Qu'il essaie de deviner la personnalité de l'autre, ou de se pencher sur ses propres questionnements, il hésite, ignorant, aveuglé, confus.  En tentant de rester le plus objectif possible, il imagine l'être humain sous de multiples aspects : anatomique, physiologique, penseur, silencieux ou volubile, en activité ou au repos. 
Pour les philosophes, les sociologues, les psychologues, cet être mystérieux est le résultat d'un assemblage complexe de sensations, d'affects, d'émotions, de sentiments et de pensées. Il en émet et en reçoit continuellement.

Mais il existe aussi une conception de l'Homme moins connue : c'est celle que décrivaient les savants chinois de la proto-histoire — cette période mal définie située entre la préhistoire et l'antiquité. 
Avant tout, il faut savoir qu'ils raisonnaient selon un mode de pensée particulier qui considérait l'être humain comme une partie constitutive de la nature, du cosmos. Issu de la nature, il y retournerait à sa mort, sans aucune gloire sacrée, pour aider le cycle cosmique à se poursuivre.
Notons que cette conception, en l'absence de religion, fut à peu de choses près, celle de la pensée occidentale, et sans doute de la pensée universelle, jusqu'au mouvement stoïcien inclus.
Elle laissa ensuite la place aux conceptions prônées par les religions monothéistes, comme le christianisme, où les fidèles trouvent un réconfort dans l'idée d'un Dieu anthropomorphe, aimant, consolant, et promettant une fin paradisiaque, par opposition à la rigueur d'une finitude au sein d'une nature indifférente.

Autour et au-dessus de cet Homme universel, le Ciel, intraitable et inaccessible émetteur de lumière et d'obscurité, de chaleur et de froid, organisateur des saisons, représente la puissance, la grandeur, la qualité absolue. 
Par opposition, le Sol est inerte, mesurable. Il est à la disposition de l'Homme, qui peut s'y déplacer ou le modifier. C'est le symbole plus banal de la quantité
Entre les deux, évolue l'Homme, qui compose avec eux, en se soumettant aux lois imposées du Ciel, et en disposant du Sol à sa guise*.


On constate ainsi l'apparition d'une hiérarchie, qui décrit, de haut en bas, 3 éléments de moins en moins qualifiés : le Ciel, l'Homme, le Sol.
Grâce à la démarche analogique, la plus adaptée à la manipulation des symboles, ce principe de 3 termes sera repris dans tous les concepts issus de la Tradition Primordiale, la grande Tradition — à ne pas confondre avec la tradition banalement rabaissée au rang de coutumes, ou d'habitudes acquises. 
Et des formules, des lois, ou des applications en seront tirées dans tous les domaines de la vie, et en particulier en architecture sacrée (églises, mausolées), ou profane (fontaines, tours).

Presque sans le vouloir, nous venons d'entrer dans le domaine de la métaphysique, celui des causes premières selon le dictionnaire. Ici, l'on aborde les notions, les idées, ou les concepts en les écartant de leur signification habituelle, mais en les dotant de  caractères et de possibilités plus symboliques que réalistes.

Nous voilà maintenant prêts à concevoir la structure métaphysique de l'Homme.

Il y a quelques dizaines de siècles — la date précise importe moins que les faits — un Sage chinois a choisi de représenter l'Homme-dans-le-Monde, l'homme métaphysique, par un remarquable schéma. Ce penseur,  qui s'appelait Meng Tzeu, fut rebaptisé Mencius par les Jésuites — qui occupaient des postes importants en Chine aux environs du XVII ème siècle. 
Par analogie avec le constat précédent, de l'Homme entre le Ciel en haut et le Sol en bas, Meng Tzeu décrit un être comportant 3 étages lui aussi. Le macrocosme (le cosmos), donnant son modèle au microcosme (l'Homme), ou bien, inversement, le microcosme s'inspirant du macrocosme, permettent de construire un modèle dans lequel on retrouvera le Ciel de l'Homme en haut de sa structure, et la partie la plus matérielle de l'Homme en bas. À mi-hauteur, un niveau intermédiaire particulier. 

Voici le schéma qui représente l'Homme selon Meng Tzeu :



 Il y aurait énormément de choses à dire sur ce schéma, qui vous rappellera certainement des formes approchantes, vues sur des objets sacrés dans différentes civilisations primitives  (Dogons, Amérindiens, par exemple).

Pour l'instant, nous dirons simplement que l'étage supérieur, dessiné comme une coupe ouverte vers le Ciel, pour sans doute mieux en recevoir les influx, est celui de l'intuition la plus pure, de la spiritualité, de l'intellect. C'est le niveau des pensées les plus intellectualisées, mais c'est aussi ici que se construisent les raisonnements, la logique, les calculs. 

À l'opposé, le plan inférieur est ouvert vers le Sol, avec qui il procède à des échanges quantitatifs (apports d'aliments, rejets de déchets). C'est le niveau qui représente le corps, le soma.

Et entre les deux, un plan horizontal, mi-qualitatif, mi-quantitatif, est celui des émotions, des sentiments, en gros de l'affectivité. Il est mis en fonction par les contacts avec autrui.
Un mot sur l'ambivalence de cet étage moyen : il a un fonctionnement de forme qualitative puisque les sentiments (non mesurables) sont divers et bien précis (joie, colère, peur, etc). Mais un côté quantitatif y existe aussi, car l'on peut distinguer des degrés variables dans un même sentiment : une inquiétude est une petite peur, opposée à une panique. Une irritation est une petite colère, bien moins importante qu'une rage destructrice.
Il constitue donc parfaitement un passage harmonieux entre l'étage supérieur (subtil) et l'étage inférieur (matériel). 

Évidemment, dans la vie active, il y a de nombreuses interférences entre les deux étages supérieurs, car le discours de l'Homme a du mal à établir un hiatus très marqué entre des notions purement et froidement intellectuelles, et des concepts plus émotionnels, comme la notion du bien et du mal, par exemple.

Un dernier mot pour signaler que ces 3 plans sont, dans ce modèle, reliés par une colonne centrale qui sert de voie de liaison entre eux. La circulation des données y est à sens unique du haut vers le bas, à l'état de bonne santé tout au moins. 
Mais ceci est une autre histoire...

Un corollaire de cette conception de la structure de l'Homme est que la félicité mentale, psychologique et même somatique, réside dans un développement harmonieux des trois plans constitutifs. La notion chinoise de juste milieu s'applique parfaitement ici, et conseille de ne pas privilégier un plan au détriment des autres. Le philosophe ermite qui a coupé les ponts avec la société, et qui néglige son hygiène alimentaire, n'est pas à imiter. Pas plus que la pipelette larmoyante continuellement assoiffée d'indiscrétions romantiques sur les grands de ce monde, ou que le culturiste uniquement préoccupé par le volume de ses muscles

Quoi qu'il en soit, la simple connaissance de cette conception particulière de l'être humain, nous permettra, de manière évidente, de mieux comprendre certains comportements, ou certains discours de nos contemporains. Elle nous évitera peut-être des erreurs ou des bévues, dans la mesure où il n'est pas toujours anodin de trop laisser parler son cœur.**






*J'utilise volontairement des majuscules pour signaler la qualité métaphysique de ces notions. Le Ciel n'est pas le même que le ciel météorologique, par exemple, et le Sol est ici considéré l'élément de base, le support de la vie terrestre, plus noble que le sol du parterre. Pour l'Homme, la majuscule permet en plus de montrer la connotation générique du mot.

**Que les personnes intéressées n'hésitent pas à me faire part de leurs commentaires, ou de leurs questionnements. Je tâcherai d'y répondre dans la mesure de mes connaissances.

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