le blogadoch2

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samedi 2 septembre 2017

Les retrouvailles improbables... (nouvelle)

À mon père... 

— Soyez là à huit heures et demie, avait insisté l’employée des pompes funèbres, sur un ton poli, mais inutilement enjoué.

Le solide portail du cimetière, givré comme de sucre glace, se détachait contre le ciel gris de ce petit matin de décembre. Cette manie imbécile qui consiste à enfermer les morts, un peu plus que ne l’avait fait la mort en les arrachant à la chaleur de leur famille, un peu plus que ne l’avaient fait les autres hommes en les enfouissant sous six pieds de bonne terre et une dalle d’une tonne!

Alors qu’il surveillait distraitement le déroulement du temps sur l’horloge du tableau de bord, son attention fut attirée par une voiture funéraire qui arrivait au ralenti, conduite par un homme habillé comme pour une réception. Elle s’arrêta devant la grille, moteur en marche. Bientôt, l’employée du cimetière qu’il avait rencontrée la veille montra sa silhouette massive derrière les barreaux du portail. On la devinait bataillant avec les lourdes barres de retenue.

Quittant le tiède cocon de sa voiture, il prit pied sur le bitume, surpris par le froid intense. Son entrée dans le paysage occasionna en lui le choc habituel que l’on ressent à fouler un espace étranger, une partie nouvelle du cosmos qu’il est nécessaire d’appréhender, d’adopter, et de qualifier par sa propre présence. Afin de s’y sentir comme un élément constitutif, comme une pièce naturelle qui doit en faire légitimement partie.
Dans l‘allée, le sol recouvert de graviers grinçait sous ses semelles alors qu’il suivait des yeux le véhicule qui se dirigeait vers la tombe.

L’air calme et embrumé adoucissait les formes et transformait les sons du voisinage, laissant cependant filtrer des bruits de voix, modifiées par la distance, qui lui confirmèrent que d’autres personnes étaient arrivées pendant son cheminement à travers les tombeaux.
Il vit deux hommes en tenue de travailleurs, qui faisaient glisser une large planche, dévoilant une profonde cavité, à l’endroit où aurait dû se trouver la pierre tombale. À quelques pas, une pyramide de terre fraîchement remuée.
— Ah, ils ont creusé hier pour que tout soit plus rapide ce matin... Creusé ce trou, noir, profond, maintenant ouvert sur les ombres du passé, sur l’amer de l’émotion...

Distrait un instant par les jacassements d’un vol de grues cendrées frôlant la cime des arbres, il se remémora combien la décision de faire exhumer les restes de son père avait été difficile à prendre.
Difficile pour de multiples raisons, dont aucune ne dominait vraiment d’ailleurs, tant, dans ce domaine, les humains sont conditionnés par des habitudes, des rites, des a priori sans justification parfois.
La concession arrivait à son terme. Il fallait la renouveler. Mais qui allait pouvoir, dans les années à venir, traverser le pays pour honorer le souvenir du père? La sœur aînée? Lui-même? À leurs âges canoniques, cela n’aurait pas duré bien longtemps. Et ensuite? Les plus jeunes parmi les descendants ne connaissaient pas ce grand-père disparu avant leur venue, et n’avaient pas eu l’occasion de construire de souvenirs autour de son image.
Et, en la matière, toujours remettre la décision au lendemain, conduirait les gestionnaires du cimetière à vider un jour la tombe pour transférer dans un endroit commun, commun à tous les sens du terme, les restes désacralisés, au statut devenu sans identité...

C’est pourquoi le père allait être plus à sa place dans son village de la montagne corse que dans le cimetière de cette jolie ville d’Île-de-France, où la maladie l’avait conduit, et la mort retenu, malgré les soins des meilleurs praticiens de la capitale.
Au village, dans une connivence avec les derniers survivants de la famille, avec les jeunes cousins respectueux de leur passé, il serait de retour sur son lieu de naissance, auprès des siens, et la boucle serait bouclée : les choses seraient à leur place, sans que ne soit égratignée la perfection cosmique, ni perturbé l’ordre du Monde...

Mais a-t-on vraiment appris à vivre un événement incongru comme celui-ci, qui consiste à reprendre à la terre ce qu’on lui a confié, à lui avouer qu’on s’est trompé, à défaire ce qui a tellement coûté de larmes ? Il était devant cette tombe absurdement ouverte, illégitimement violée, gourd de froid, de tristesse et de honte, envahi par le questionnement et l’attente. Comment l’esprit va-t-il réagir ? Comment le cœur va-t-il battre bientôt ?

Alors que l’atmosphère de mystère et de froid s’amplifie et que la brume s’épaissit, ralentissent les sensations. Comme un spectateur étranger, il voit l’un des hommes revêtir une combinaison bleue, et enfiler de longs gants de caoutchouc noir. Il est plutôt rondouillard, et on le devine taiseux : c’est sans doute parce que son curieux métier l’incite plus à la méditation qu’au bavardage.
La dame du cimetière a tiré jusque là des barrières métalliques, ressemblant à celles qui servent à canaliser les foules. Elle les chevauche de bâches que leur petite taille rend symboliques, mais qui entourent le trou comme pour tenter de cacher à l’univers et aux hommes, le forfait qui va être commis.

Le gros homme descend dans la fosse avec une étonnante légèreté, et y prend une solide position en écartant les pieds. Il y disparaît presque entièrement.
Il se baisse et récupère des planches rongées par les soixante-cinq années qu’elles viennent de passer sous terre. Son comparse les dépose un peu plus loin. Il prend ensuite un sac en plastique, tellement rigide qu’il tient ouvert dès que ses bords ont été un peu retournés. Il se baisse encore...

Ses gestes sont d’une précision étonnante, et d’une délicatesse qui rappelle ceux que l’on tente pour ne pas effrayer un animal craintif. Tourné vers le haut de la tombe, il se penche dans l’ombre et reparaît avec la mandibule, simplement cueillie, qui va rapidement disparaître dans le sac. Il va continuer par d’autres parties du corps, écartant quand il le faut les pans de la veste du dernier costume gris-bleu, encore en partie intact. La colonne vertébrale viendra en plusieurs piles. Les côtes et les grands os défilent. Puis l’homme renverse au-dessus du sac une chaussure fine, curieusement bien conservée, qui va pleurer une pluie incongrue de tarses et de métatarses.

L’esprit engourdi, il ne sait plus que penser, bien que troublé, il n’est pas étonné, n’est pas attristé. Que voit-il dans les restes de son père? Il se demande si cette retrouvaille est réelle. Peut-être n’est-elle que métaphysique, que ces os ne sont qu’illusion? Dans leur forme bassement matérielle, et sous cet aspect péjoratif, ils n’ont rien à voir avec la personne de chair, de sang et d’amour qu’il a connue, ils n’ont aucun point commun avec la montagne d’émotions qu’il a eu le bonheur de partager, dont il a perçu les sentiments, à qui il a confié ses questionnements sur les mystères de l’existence. Pendant vingt ans...
Comment la vie, la merveilleuse vie qui a le pouvoir de créer une œuvre aussi inimitable que l’être humain avec sa perfection, ses pouvoirs, ses infinies potentialités, ses dons, son intelligence, ses possibilités d’amour, d’abstraction, de réflexion, de rêve, comment la vie ose-t-elle tout reprendre un jour, n’accordant — parfois — en échange, qu’un misérable sac d’os rongés par le temps?

Un peu anesthésié par l’émotion et aussi par l’ouate glacée qui flotte alentour, son esprit vagabonde, oscillant entre l’absurdité du moment présent et la douceur de celui de son enfance, si lointain et si proche. Alors que le froid l’oblige à recoiffer le bonnet qu’il avait instinctivement retiré comme pour un hommage de pacotille, il entend encore la voix chaude et rassurante de son père. Il est là, au fond de sa poitrine, qui lui parle :
— Tu es là...
— Papa !?
— Je savais que tu viendrais, un jour...
— Papa? C’est toi?
— Tu ne peux plus m’appeler «papa». Je pourrais être ton fils... après tout ce temps... je crois...
— Papa ! Comment...? Que...?
— Tu as eu une longue vie... L’as-tu faite suffisamment large?
— P’pa ?!
— ...C’est bien comme ça... de t’avoir... Le temps...
— Attends! Attends!...
...
— Monsieur !... Monsieur, vous m’entendez ?
L’homme en costume insiste, inquiet :
— ... monsieur, voici le reliquaire dans lequel nous allons transférer les restes. Il porte une plaque de cuivre gravée au nom de votre père.

D’accord, d’accord... les restes...
Et d’abord pourquoi les restes ont-ils cette couleur de vieux bois ?
Et une interrogation à peine osée, aberrante, incongrue, absurde. Mais cohérente : la tête, où est la tête !?
La réponse est donnée par le gros homme, qui, respectant sans doute une coutume, s’incline une dernière fois vers la fosse sombre où se tenait le passé, cueille délicatement le crâne de ses doigts ouverts, et, d’une petite tape, le cale doucement dans un coin resté libre de la caisse toute neuve. La partie la plus noble des pauvres restes méritait sans doute ce traitement particulier : retrouver une position dominante, au sommet, une dernière fois.

Essuyant sur son genou un épi de cheveux gris qui s’était collé à ses doigts gantés, il fait entendre sa voix, pour la première fois :
— Terminé.
— Monsieur, nous nous rendons au crématorium maintenant, où vous pourrez récupérer les cendres.

Bien sûr... les cendres... comme les choses pratiques paraissent simples, en comparaison du bouillonnement qui déferle encore en lui...

— Au revoir... P’pa !... à bientôt.




2 commentaires:

  1. Je reste sans voix après cette lecture et je ne puis rien écrire. Et pourtant il y a bien quelques mots au bas de cette nouvelle !

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    1. Merci, Antoine, de t'être attardé sur cette nouvelle. Elle n'a pas été écrite pour "plaire", mais par impérative nécessité.
      J'ai hésité longuement avant de la publier...
      Voici certainement un texte difficile à commenter, sur le fond!
      Reste la forme...
      Amicalement,
      D.

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