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dimanche 31 mars 2019

À vélo vers Compostelle 7

Il semble qu'un petit noyau de lecteurs s'intéresse à cette aventure vélocipédique qui date déjà de 20 ans. Alors, continuons, l'arrivée n'est pas loin! Ceux qui ne sont pas intéressés n'auront qu'à zapper...



Samedi 19 septembre : Sarria-Mellid (64 km)
     Très courte étape, mais j'ai de l'avance sur le programme …
     Ce matin, étant un des derniers à partir, je trouve sur une couchette non occupée hier soir, un guide en français, oublié, ainsi qu'une coquille Saint-Jacques munie d'un cordon de cuir. Appartiennent-ils au même pèlerin distrait ? Dommage pour le guide qui va lui manquer, mais pour la coquille, tant pis pour lui, la tradition veut qu'elle ne soit méritée qu'après avoir atteint Compostelle : selon certaines sources, il était illégitime de la porter à l'aller.
     Dés le départ, pour changer, se présente une montée qui durera 8 km, dans un brouillard épais et froid. Plus tard, dans les parties descendantes, je dois freiner plus que de coutume pour adapter ma vitesse à la visibilité très réduite. Je mets en place l'éclairage, afin que l'on me voie, c'est dire!  C'est l'étape "point de vue".
     Lorsque la brume se dissipe, je découvre la Galice : vallées, torrents, prairies, châtaigniers, aulnes… et inscriptions autonomistes.
     Les villages sont souvent constitués par un amas de maisons en désordre, des ordures et des tas de fumier, la chaussée recouverte de boue et de bouses de vaches. Et au milieu de ces horreurs, se trouve de temps à autre une belle villa récente, au toit d'ardoise à quatre pentes, entourée d'un jardin soigné. Un ex-expatrié revenu au village fortune faite ?
     L'arrivée à Portomarin est émouvante car on voit dans le lit de la rivière, élargi par le barrage d'aval, les restes du vieux village noyé et, sous le pont moderne, l'ancien pont qui trempe son ventre dans l'eau assez basse aujourd'hui. La ville a été reconstruite sur la colline, autour de l'ancienne église déplacée, seul reste du passé.
     Les clôtures des champs sont très souvent faites de grandes plaques d'ardoise dressées, une particularité de la région.
     Je prends le chemin assez tôt : ce qui me permet de mieux approcher la campagne profonde. Par ici, le Camino est agréable et ne présente que peu de zones de trial. Passages dans des tunnels de verdure, sur des petits ponts moyenâgeux, et aussi, malheureusement, sur des portions faites à la règle le long de la route goudronnée.
      Je suis doublé par deux cyclistes partis juste avant moi ce matin, et n'essaie pas de les suivre. Ils ont certainement suivi le Camino intégralement (et non pas comme moi, la route de temps à autre), ce qui explique leur retard sur moi, car je ne me suis pas pressé, et j'ai fait une halte pour me restaurer.
     Je suis étonné de les avoir toujours devant moi, assez peu performants. Je finirai par les dépasser en leur criant "¡Ola, hombres!".  Aussitôt, ils réagissent et ne tardent pas à me redoubler lorsque j'ai une hésitation à un croisement de chemins. Nous roulons ensemble jusqu'à Palas del Rei, où ils s'arrêtent en me disant qu'il vont manger. Leur mauvais rendement était certainement lié à leur "fringale", comme l'appellent les coureurs, l'hypoglycémie pour les médecins.
     J'arrive à Mellid sans le savoir, à tel point que je dois demander à un habitant le nom de sa ville. L'étape m'a semblé vraiment très courte.
     Le refuge date de 1993, c'est une belle bâtisse en pierres, avec un perron et des colonnes, qui ressemble à un petit théatre. C'est nickel, des douches en pagaille, eau chaude, couchettes clairsemées, avec pour la première fois des lampes de chevet. C'est l'œuvre du "conseil général" du coin, et c'est gratuit. Il y a même des boxes pour les chevaux d'éventuels pèlerins cavaliers. Les vélos, par contre seront cadenassés aux poteaux d'étendage, dans le jardin, car rien n'est prévu pour eux, dans ce bâtiment où la place ne manque pourtant pas.
     Je suis à 60 km de l'arrivée. Demain, c'est déjà fini. Si je suis plein de respect pour les pèlerins à pied, dont certains marchent depuis plus de 3 mois, avec les conséquences traumatiques qu'on peut imaginer, je trouve qu'à vélo, par les routes que j'ai suivies, et au rythme qui a été le mien, c'est trop facile. L'agrément ne vient certes pas du… fondement, qui n'a fait que se plaindre, mais de cette sensation gratifiante ressentie lorsqu'on dépasse le soir l'horizon entrevu le matin, qu'on escalade cette montagne qui paraissait haute et grise dans le lointain. Et finalement, lorsqu'on traverse deux pays en deux semaines, juste en appuyant sur des pédales… Quel merveilleux sentiment!

Dimanche 20 septembre : Mellid-Santiago de Compostella (58 km)
     Chocolat au lait et croissant gigantesque dans un bar de l'avenue. Je choisis la route goudronnée, le guide signalant des passages peu agréables pour les cyclistes, sur le Camino, tout au moins en ce début d'étape.
Sur la route, il y a déjà trois bonnes côtes en 10 km! Dans les fonds de vallées, une brume à couper au couteau qui va m'obliger à mettre en place les lampes rouge et blanche sur le vélo, pour qu'au moins on me voie !
     Arrivé au village d'Arzua, je prends le chemin des piétons et ne le regretterai pas. Il traverse forêts et prairies, et parfois semble être vraiment le même qu'il y a dix siècles : creusé par les pas et par les éléments, il se coule entre les arbres ou les murs de pierres sèches, loin de tout ce qui peut rappeler la modernité. Malheureusement, d'autres fois, la nécessité de respecter les propriétés privées, le fait zigzaguer autour des champs et des maisons, dans d'invraisemblables contours. Pauvres piétons fatigués par des mois de marche et qui doivent faire le tour de la prairie pendant un bon kilomètre!
     Alors que je me régale d'une pomme ramassée plus tôt, des cyclistes passent sur le chemin. Vélos style facteur, et grosses sacoches. Quelques minutes plus tard, je les suis et trouve un document de route en allemand. Supposant qu'il leur appartient, j'accélère et ne tarde pas à les rejoindre. Le premier que j'atteins, à qui je m'adresse en anglais, me dit que son compagnon, devant, parle mieux cette langue que lui-même. J'accélère encore et demande au second s'il a perdu quelque chose, il ne me jette un coup d'œil peu amène, et répond je ne sais quoi dans sa barbe, apparemment peu disposé à communiquer. Alors, tout en roulant, j'agite les documents sous son nez, jusqu'à ce qu'il s'écrie "It's mine! Thank you".
     Je les suis pendant quelques kilomètres pour m'apercevoir bientôt qu'ils ont des pignons absolument inadaptés à la charge et aux pentes rencontrées. Ils consomment une énergie incroyable, et sont exténués en haut de chaque petite montée. Aussi, je ne tarde pas à les "enrhumer" dans un faux-plat, et ne les reverrai plus.
     Je photographie au passage, un petit monument érigé en mémoire d'un pèlerin mort ici, presque au but. On voit une plaque de bronze portant son nom, et dans une alvéole aménagé dans un mur bâti, une paire de sandales en bronze à la pointure réduite. Au sol, se décolore un bouquet de fleurs artificielles dans une enveloppe de cellophane.
     La route plonge vers Santiago, en passant devant le refuge gratuit et grandiose de Monte Gozo : plus de 1000 places, restaurant self-service, superette et… hôpital. Pas pour moi.
     Je me laisse couler dans la descente en guettant les clochers de la vieille ville. En vain, tout est noyé dans la brume (comment dit-on "fog" en espagnol ?)
     Pavés, puis rues piétonnes de la belle vieille cité, qui mènent à la cathédrale. Peu de monde sur la place de l'Obradeiro, seuls quelques pèlerins étonnés de se trouver là, qui ne savent plus où conduire leurs pas. La basilique est pansée de plastique et épontillée d'échafaudages jusqu'au ciel. 

     La photo classique devant la cathédrale, ne se passe pas bien. Mon appareil jetable marquait encore entre 2 et 3 photos. En réalité, il n'y en avait plus, et le sympathique anglais avait beau forcer sur le déclencheur, rien ne se passait. Par contre, son appareil ultra-perfectionné a fonctionné lorsque son tour est venu d'être photographié…
     Au premier magasin de souvenirs, je fais l'achat d'un autre jetable et, revenu devant la cathédrale, je retrouve mes compères cyclistes abandonnés à Santo Domingo dans des grincements de dérailleurs. Après quelques joyeuses exclamations, on se photographie à tout va.
     Je me rends au Seminario Minor,  en dehors de la vieille ville, qui cumule les fonctions de séminaire et de refuge pour les pèlerins. Bonne nouvelle : le dortoir est au… quatrième étage, et quels étages. Aïe mes jambes!
     Je retourne en ville après la douche, à vélo. Je réserve des chambres d'hôtel pour mardi soir quand Claude et Virginie arriveront. Je flâne avec plaisir dans les vieilles rues à arcades, inchangées depuis des siècles. Bien sûr, les boutiques et les restaurants sont franchement orientés "tourisme", mais enfin, la noblesse et la patine des bâtiments remettent un peu les choses en place.
     La faim me taraude, mais il n'est même pas 6 heures! Je reluque les menus pour faire mon choix, et ça ne fait qu'aggraver les choses. Je finis par aller m'asseoir sur la murette d'un square, et regarde passer les gens en attendant que l'un de ces satanés restaurants ouvre! Devant moi, un passage clouté où, comme partout en Espagne, les signaux lumineux se doublent de signaux sonores (pour les mal-voyants ?). On entend comme une sirène d'alarme mélodieuse, dont les notes s'accélèrent lorsque le feu va passer au vert, afin que les piétons se pressent.
     Des compagnons de voyage s'arrêtent pour me faire un brin de causette, et je m'aperçois que mon espagnol a fait de grands progrès en une semaine…
      Je me remémore les faits les plus marquants de mon voyage. J'appuie sur le bouton du compteur du vélo pour y lire la distance parcourue : 1510 km, depuis Arles.

Lundi 21 septembre Santiago-Padron-Santiago (50 km)
     Ce matin, je passe un temps très long au lavabo pour me débarrasser de ma barbe de 15 jours. J'use deux rasoirs jetables sans arriver à un résultat satisfaisant. Mais j'arrête, j'améliorerai ça avec le rasoir électrique que m'apportera Claude.
     Il est presque 10 heures lorsque je me dirige vers l'Office d'accueil du pèlerin, pour obtenir ma "Compostella", une sorte de diplôme rédigé en latin, que l'on a, paraît-il, mérité après avoir fait au moins 150 km à pied, ou 250 à vélo. Moi, je devrais en recevoir 6, mais je ne réclamerai pas.
      Cet office se trouve dans un bâtiment très ancien, où l'entrée devait accueillir charrois et chevaux. Maintenant, on y gare pour un instant les vélos, et les piétons y déposent définitivement leur bourdon, leur bâton de marche certainement ramassé en route (lorsque ce n'est pas un objet d'artisanat, travaillé, comme souvent). Il y en a ici quelques centaines, appuyés contre le mur.
     Mais, ma parole, il y a la queue! Il faut dire que c'est fermé le dimanche après-midi, et que les noms sont calligraphiés (enfin, étaient). Bon, je repasserai demain.
     J'avais l'intention d'aller tremper mes pieds dans l'Atlantique, à Noya, terme du voyage initiatique. Mais il est déjà tard et franchement, je n'ai pas le courage de faire encore 80 km. Je me contenterai de Padròn (50 km seulement), village au bord d'un fleuve, à l'embouchure duquel on dit que la barque transportant le corps mutilé de saint Jacques s'est échouée.
     Après une rude montée dans la banlieue de Santiago, je trouve une nationale presque uniquement en descente, pendant plus de 20 km. c'est agréable, mais je crains le retour!
     Visite de Padròn, belle petite ville avec ses vieux quartiers en cours de rénovation. L'église est fermée, je ne pourrai pas voir le "pedron" qui a donné son nom à la ville, une pierre taillée en forme de cylindre vertical, qui fut, dit-on, utilisée comme bite d'amarrage pour la barque de saint Jacques. Je me contenterai de photographier sa copie, installée au bord de la rivière. Pas loin de là, une fontaine décorée d'un bas-relief représentant l'apôtre dans sa barque. Par la suite, lorsque son corps a été posé sur une pierre, la légende dit que celle-ci s'est creusée, comme si elle fondait, en prenant la forme d'un cercueil. La fontaine ne coule plus.
     Après avoir traîné dans la cité et dans celle de Iria Flavia (nom romain), sa voisine, je me décide à reprendre la route, sans entrain. Par chance, le vent de l'océan est avec moi, et le retour se fera sans trop de problème, mais quand même en 1 heure 3/4 pour 22 kilomètres, car mes jambes plus que sexagénaires me font un peu mal.

Mardi 22 septembre : Santiago de Compostella
     Aujourd'hui j'aurai tout le temps pour visiter la cathédrale et la vieille ville. Je tapote la tête du père Matthieu, architecte de la cathédrale, dont l'effigie soutient le pilier central de l'entrée. Puis, je pose ma main sur le fût du pilier lui-même, comme l'ont fait quelques millions de personnes avant moi, creusant de leurs doigts le marbre veiné de vert, de cinq alvéoles brillantes.
     La statue en bois, cuir et cuivre (ou or ?) de Saint Jacques, qui fait bien ses 2 mètres de haut est toujours là, au-dessus de l'autel. Une petite marche permet de se hisser dans son dos, à sa hauteur, et la coutume veut qu'on pose les mains sur ses épaules (pour bénéficier de ses faveurs sacrées ?). De la même façon, on dit que le salut entre pèlerins consiste en l'apposition légère de la main sur l'épaule de l'autre.
     Les quelques très étroites marches de marbre qui descendent à la crypte où l'on peut voir le reliquaire contenant les restes de l'apôtre, sont plus creuses que jamais. Et toujours, au passage devant ce coffre d'argent, une sensation indicible. Imagination ou réalité ?
     Les travaux se poursuivent à l'intérieur aussi, des bâches cachent l'autel, des échafaudages encombrent le déambulatoire, des étais soutiennent. Mais les offices continuent ici, ou un peu à l'écart, dans l'une ou l'autre des 9 chapelles qui entourent la nef.
     L'encensoir géant, dont on vend de minuscules répliques dans les magasins de souvenirs voisins, est au repos. Nous avions assisté en 1978 à son utilisation au cours d'une messe fameuse. Des servants, après l'avoir allumé, manipulent d'énormes cordages pour le faire se balancer dans le transept, jusqu'à ce qu'il décrive un demi-cercle parfait, approchant la voûte à chaque oscillation, et passant en sifflant au ras du sol, au point le plus bas de sa trajectoire (32 mètres de haut). Cet engin de plus d'un mètre cinquante, doit peser son poids, comme on dit, et distribue une quantité de fumée apte à réduire les démons les plus rebelles.
     Maintenant la foule est là, dans la rue, les appareils photo dégainés balancent d'inutiles éclairs de flash vers de vénérables bâtiments qui "en" ont vu d'autres. Ici, un vagabond sans vergogne a déguisé son chien en pèlerin, et demande 100 pesetas à ceux qui le photographient.
     Des rues à arcades, livrées aux piétons, monte le brouhaha de la foule et les cris des marchands de billets de loterie. Les restaurants fort nombreux exposent dans des vitrines réfrigérées, leurs mets les plus réputés, comme le poulpe, très apprécié ici. Les boutiques de souvenirs et de bijoux proposent des centaines de versions de la coquille. Un magasin de chapeaux semble sorti d'un film en noir et blanc. Je ne retrouve plus le sculpteur sur bois, dont l'invraisemblable habileté avait fait mon étonnement et ma joie autrefois.
     Dans une ruelle, un peu plus loin, j'entre dans un magasin de vêtements-mercerie pour quelques emplettes. La vendeuse, une quinquagénaire grassouillette se tient derrière son comptoir dans un espace de 1/2 mètre carré. Autour d'elle, à l'étouffer, et jusqu'au plafond, des vêtements s'empilent, tellement tassés qu'on craint que tout ne s'écroule si elle tire quelque chose du milieu. L'espace réservé aux clients fait tout au plus 1 mètre sur 2. Le comptoir est fixe, et lorsqu'elle veut décrocher un article exposé, elle passe par-dessus le comptoir, en roulant sur elle-même, avec une souplesse due à un entraînement prolongé. Le tout dans un bavardage incessant, et avec un grand sourire. Vaut le détour!
    




J'ai donné mes photos à développer dans une boutique minuscule, prolongée par un squat du couloir de l'immeuble, où officie une vieille dame qui jongle avec la photocopieuse, le comptoir, la machine à développer. Elle me les promet pour la 1/2 heure qui vient. Je lui dis qu'une heure conviendra aussi bien, et elle apprécie. Les photos seront prêtes à temps et la dame, contente de son travail, guette ma réaction. Je lui dis qu'elles sont très belles et lui laisse un pourboire, toutes choses qui semblent la combler.

Les cartes postales sont postées, les choses à voir vues, les recueillements consacrés… Il est temps de prendre la route du retour. En voiture. 

D.C. O. septembre 1998.




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