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dimanche 31 mars 2019

À vélo vers Compostelle 7

Il semble qu'un petit noyau de lecteurs s'intéresse à cette aventure vélocipédique qui date déjà de 20 ans. Alors, continuons, l'arrivée n'est pas loin! Ceux qui ne sont pas intéressés n'auront qu'à zapper...



Samedi 19 septembre : Sarria-Mellid (64 km)
     Très courte étape, mais j'ai de l'avance sur le programme …
     Ce matin, étant un des derniers à partir, je trouve sur une couchette non occupée hier soir, un guide en français, oublié, ainsi qu'une coquille Saint-Jacques munie d'un cordon de cuir. Appartiennent-ils au même pèlerin distrait ? Dommage pour le guide qui va lui manquer, mais pour la coquille, tant pis pour lui, la tradition veut qu'elle ne soit méritée qu'après avoir atteint Compostelle : selon certaines sources, il était illégitime de la porter à l'aller.
     Dés le départ, pour changer, se présente une montée qui durera 8 km, dans un brouillard épais et froid. Plus tard, dans les parties descendantes, je dois freiner plus que de coutume pour adapter ma vitesse à la visibilité très réduite. Je mets en place l'éclairage, afin que l'on me voie, c'est dire!  C'est l'étape "point de vue".
     Lorsque la brume se dissipe, je découvre la Galice : vallées, torrents, prairies, châtaigniers, aulnes… et inscriptions autonomistes.
     Les villages sont souvent constitués par un amas de maisons en désordre, des ordures et des tas de fumier, la chaussée recouverte de boue et de bouses de vaches. Et au milieu de ces horreurs, se trouve de temps à autre une belle villa récente, au toit d'ardoise à quatre pentes, entourée d'un jardin soigné. Un ex-expatrié revenu au village fortune faite ?
     L'arrivée à Portomarin est émouvante car on voit dans le lit de la rivière, élargi par le barrage d'aval, les restes du vieux village noyé et, sous le pont moderne, l'ancien pont qui trempe son ventre dans l'eau assez basse aujourd'hui. La ville a été reconstruite sur la colline, autour de l'ancienne église déplacée, seul reste du passé.
     Les clôtures des champs sont très souvent faites de grandes plaques d'ardoise dressées, une particularité de la région.
     Je prends le chemin assez tôt : ce qui me permet de mieux approcher la campagne profonde. Par ici, le Camino est agréable et ne présente que peu de zones de trial. Passages dans des tunnels de verdure, sur des petits ponts moyenâgeux, et aussi, malheureusement, sur des portions faites à la règle le long de la route goudronnée.
      Je suis doublé par deux cyclistes partis juste avant moi ce matin, et n'essaie pas de les suivre. Ils ont certainement suivi le Camino intégralement (et non pas comme moi, la route de temps à autre), ce qui explique leur retard sur moi, car je ne me suis pas pressé, et j'ai fait une halte pour me restaurer.
     Je suis étonné de les avoir toujours devant moi, assez peu performants. Je finirai par les dépasser en leur criant "¡Ola, hombres!".  Aussitôt, ils réagissent et ne tardent pas à me redoubler lorsque j'ai une hésitation à un croisement de chemins. Nous roulons ensemble jusqu'à Palas del Rei, où ils s'arrêtent en me disant qu'il vont manger. Leur mauvais rendement était certainement lié à leur "fringale", comme l'appellent les coureurs, l'hypoglycémie pour les médecins.
     J'arrive à Mellid sans le savoir, à tel point que je dois demander à un habitant le nom de sa ville. L'étape m'a semblé vraiment très courte.
     Le refuge date de 1993, c'est une belle bâtisse en pierres, avec un perron et des colonnes, qui ressemble à un petit théatre. C'est nickel, des douches en pagaille, eau chaude, couchettes clairsemées, avec pour la première fois des lampes de chevet. C'est l'œuvre du "conseil général" du coin, et c'est gratuit. Il y a même des boxes pour les chevaux d'éventuels pèlerins cavaliers. Les vélos, par contre seront cadenassés aux poteaux d'étendage, dans le jardin, car rien n'est prévu pour eux, dans ce bâtiment où la place ne manque pourtant pas.
     Je suis à 60 km de l'arrivée. Demain, c'est déjà fini. Si je suis plein de respect pour les pèlerins à pied, dont certains marchent depuis plus de 3 mois, avec les conséquences traumatiques qu'on peut imaginer, je trouve qu'à vélo, par les routes que j'ai suivies, et au rythme qui a été le mien, c'est trop facile. L'agrément ne vient certes pas du… fondement, qui n'a fait que se plaindre, mais de cette sensation gratifiante ressentie lorsqu'on dépasse le soir l'horizon entrevu le matin, qu'on escalade cette montagne qui paraissait haute et grise dans le lointain. Et finalement, lorsqu'on traverse deux pays en deux semaines, juste en appuyant sur des pédales… Quel merveilleux sentiment!

Dimanche 20 septembre : Mellid-Santiago de Compostella (58 km)
     Chocolat au lait et croissant gigantesque dans un bar de l'avenue. Je choisis la route goudronnée, le guide signalant des passages peu agréables pour les cyclistes, sur le Camino, tout au moins en ce début d'étape.
Sur la route, il y a déjà trois bonnes côtes en 10 km! Dans les fonds de vallées, une brume à couper au couteau qui va m'obliger à mettre en place les lampes rouge et blanche sur le vélo, pour qu'au moins on me voie !
     Arrivé au village d'Arzua, je prends le chemin des piétons et ne le regretterai pas. Il traverse forêts et prairies, et parfois semble être vraiment le même qu'il y a dix siècles : creusé par les pas et par les éléments, il se coule entre les arbres ou les murs de pierres sèches, loin de tout ce qui peut rappeler la modernité. Malheureusement, d'autres fois, la nécessité de respecter les propriétés privées, le fait zigzaguer autour des champs et des maisons, dans d'invraisemblables contours. Pauvres piétons fatigués par des mois de marche et qui doivent faire le tour de la prairie pendant un bon kilomètre!
     Alors que je me régale d'une pomme ramassée plus tôt, des cyclistes passent sur le chemin. Vélos style facteur, et grosses sacoches. Quelques minutes plus tard, je les suis et trouve un document de route en allemand. Supposant qu'il leur appartient, j'accélère et ne tarde pas à les rejoindre. Le premier que j'atteins, à qui je m'adresse en anglais, me dit que son compagnon, devant, parle mieux cette langue que lui-même. J'accélère encore et demande au second s'il a perdu quelque chose, il ne me jette un coup d'œil peu amène, et répond je ne sais quoi dans sa barbe, apparemment peu disposé à communiquer. Alors, tout en roulant, j'agite les documents sous son nez, jusqu'à ce qu'il s'écrie "It's mine! Thank you".
     Je les suis pendant quelques kilomètres pour m'apercevoir bientôt qu'ils ont des pignons absolument inadaptés à la charge et aux pentes rencontrées. Ils consomment une énergie incroyable, et sont exténués en haut de chaque petite montée. Aussi, je ne tarde pas à les "enrhumer" dans un faux-plat, et ne les reverrai plus.
     Je photographie au passage, un petit monument érigé en mémoire d'un pèlerin mort ici, presque au but. On voit une plaque de bronze portant son nom, et dans une alvéole aménagé dans un mur bâti, une paire de sandales en bronze à la pointure réduite. Au sol, se décolore un bouquet de fleurs artificielles dans une enveloppe de cellophane.
     La route plonge vers Santiago, en passant devant le refuge gratuit et grandiose de Monte Gozo : plus de 1000 places, restaurant self-service, superette et… hôpital. Pas pour moi.
     Je me laisse couler dans la descente en guettant les clochers de la vieille ville. En vain, tout est noyé dans la brume (comment dit-on "fog" en espagnol ?)
     Pavés, puis rues piétonnes de la belle vieille cité, qui mènent à la cathédrale. Peu de monde sur la place de l'Obradeiro, seuls quelques pèlerins étonnés de se trouver là, qui ne savent plus où conduire leurs pas. La basilique est pansée de plastique et épontillée d'échafaudages jusqu'au ciel. 

     La photo classique devant la cathédrale, ne se passe pas bien. Mon appareil jetable marquait encore entre 2 et 3 photos. En réalité, il n'y en avait plus, et le sympathique anglais avait beau forcer sur le déclencheur, rien ne se passait. Par contre, son appareil ultra-perfectionné a fonctionné lorsque son tour est venu d'être photographié…
     Au premier magasin de souvenirs, je fais l'achat d'un autre jetable et, revenu devant la cathédrale, je retrouve mes compères cyclistes abandonnés à Santo Domingo dans des grincements de dérailleurs. Après quelques joyeuses exclamations, on se photographie à tout va.
     Je me rends au Seminario Minor,  en dehors de la vieille ville, qui cumule les fonctions de séminaire et de refuge pour les pèlerins. Bonne nouvelle : le dortoir est au… quatrième étage, et quels étages. Aïe mes jambes!
     Je retourne en ville après la douche, à vélo. Je réserve des chambres d'hôtel pour mardi soir quand Claude et Virginie arriveront. Je flâne avec plaisir dans les vieilles rues à arcades, inchangées depuis des siècles. Bien sûr, les boutiques et les restaurants sont franchement orientés "tourisme", mais enfin, la noblesse et la patine des bâtiments remettent un peu les choses en place.
     La faim me taraude, mais il n'est même pas 6 heures! Je reluque les menus pour faire mon choix, et ça ne fait qu'aggraver les choses. Je finis par aller m'asseoir sur la murette d'un square, et regarde passer les gens en attendant que l'un de ces satanés restaurants ouvre! Devant moi, un passage clouté où, comme partout en Espagne, les signaux lumineux se doublent de signaux sonores (pour les mal-voyants ?). On entend comme une sirène d'alarme mélodieuse, dont les notes s'accélèrent lorsque le feu va passer au vert, afin que les piétons se pressent.
     Des compagnons de voyage s'arrêtent pour me faire un brin de causette, et je m'aperçois que mon espagnol a fait de grands progrès en une semaine…
      Je me remémore les faits les plus marquants de mon voyage. J'appuie sur le bouton du compteur du vélo pour y lire la distance parcourue : 1510 km, depuis Arles.

Lundi 21 septembre Santiago-Padron-Santiago (50 km)
     Ce matin, je passe un temps très long au lavabo pour me débarrasser de ma barbe de 15 jours. J'use deux rasoirs jetables sans arriver à un résultat satisfaisant. Mais j'arrête, j'améliorerai ça avec le rasoir électrique que m'apportera Claude.
     Il est presque 10 heures lorsque je me dirige vers l'Office d'accueil du pèlerin, pour obtenir ma "Compostella", une sorte de diplôme rédigé en latin, que l'on a, paraît-il, mérité après avoir fait au moins 150 km à pied, ou 250 à vélo. Moi, je devrais en recevoir 6, mais je ne réclamerai pas.
      Cet office se trouve dans un bâtiment très ancien, où l'entrée devait accueillir charrois et chevaux. Maintenant, on y gare pour un instant les vélos, et les piétons y déposent définitivement leur bourdon, leur bâton de marche certainement ramassé en route (lorsque ce n'est pas un objet d'artisanat, travaillé, comme souvent). Il y en a ici quelques centaines, appuyés contre le mur.
     Mais, ma parole, il y a la queue! Il faut dire que c'est fermé le dimanche après-midi, et que les noms sont calligraphiés (enfin, étaient). Bon, je repasserai demain.
     J'avais l'intention d'aller tremper mes pieds dans l'Atlantique, à Noya, terme du voyage initiatique. Mais il est déjà tard et franchement, je n'ai pas le courage de faire encore 80 km. Je me contenterai de Padròn (50 km seulement), village au bord d'un fleuve, à l'embouchure duquel on dit que la barque transportant le corps mutilé de saint Jacques s'est échouée.
     Après une rude montée dans la banlieue de Santiago, je trouve une nationale presque uniquement en descente, pendant plus de 20 km. c'est agréable, mais je crains le retour!
     Visite de Padròn, belle petite ville avec ses vieux quartiers en cours de rénovation. L'église est fermée, je ne pourrai pas voir le "pedron" qui a donné son nom à la ville, une pierre taillée en forme de cylindre vertical, qui fut, dit-on, utilisée comme bite d'amarrage pour la barque de saint Jacques. Je me contenterai de photographier sa copie, installée au bord de la rivière. Pas loin de là, une fontaine décorée d'un bas-relief représentant l'apôtre dans sa barque. Par la suite, lorsque son corps a été posé sur une pierre, la légende dit que celle-ci s'est creusée, comme si elle fondait, en prenant la forme d'un cercueil. La fontaine ne coule plus.
     Après avoir traîné dans la cité et dans celle de Iria Flavia (nom romain), sa voisine, je me décide à reprendre la route, sans entrain. Par chance, le vent de l'océan est avec moi, et le retour se fera sans trop de problème, mais quand même en 1 heure 3/4 pour 22 kilomètres, car mes jambes plus que sexagénaires me font un peu mal.

Mardi 22 septembre : Santiago de Compostella
     Aujourd'hui j'aurai tout le temps pour visiter la cathédrale et la vieille ville. Je tapote la tête du père Matthieu, architecte de la cathédrale, dont l'effigie soutient le pilier central de l'entrée. Puis, je pose ma main sur le fût du pilier lui-même, comme l'ont fait quelques millions de personnes avant moi, creusant de leurs doigts le marbre veiné de vert, de cinq alvéoles brillantes.
     La statue en bois, cuir et cuivre (ou or ?) de Saint Jacques, qui fait bien ses 2 mètres de haut est toujours là, au-dessus de l'autel. Une petite marche permet de se hisser dans son dos, à sa hauteur, et la coutume veut qu'on pose les mains sur ses épaules (pour bénéficier de ses faveurs sacrées ?). De la même façon, on dit que le salut entre pèlerins consiste en l'apposition légère de la main sur l'épaule de l'autre.
     Les quelques très étroites marches de marbre qui descendent à la crypte où l'on peut voir le reliquaire contenant les restes de l'apôtre, sont plus creuses que jamais. Et toujours, au passage devant ce coffre d'argent, une sensation indicible. Imagination ou réalité ?
     Les travaux se poursuivent à l'intérieur aussi, des bâches cachent l'autel, des échafaudages encombrent le déambulatoire, des étais soutiennent. Mais les offices continuent ici, ou un peu à l'écart, dans l'une ou l'autre des 9 chapelles qui entourent la nef.
     L'encensoir géant, dont on vend de minuscules répliques dans les magasins de souvenirs voisins, est au repos. Nous avions assisté en 1978 à son utilisation au cours d'une messe fameuse. Des servants, après l'avoir allumé, manipulent d'énormes cordages pour le faire se balancer dans le transept, jusqu'à ce qu'il décrive un demi-cercle parfait, approchant la voûte à chaque oscillation, et passant en sifflant au ras du sol, au point le plus bas de sa trajectoire (32 mètres de haut). Cet engin de plus d'un mètre cinquante, doit peser son poids, comme on dit, et distribue une quantité de fumée apte à réduire les démons les plus rebelles.
     Maintenant la foule est là, dans la rue, les appareils photo dégainés balancent d'inutiles éclairs de flash vers de vénérables bâtiments qui "en" ont vu d'autres. Ici, un vagabond sans vergogne a déguisé son chien en pèlerin, et demande 100 pesetas à ceux qui le photographient.
     Des rues à arcades, livrées aux piétons, monte le brouhaha de la foule et les cris des marchands de billets de loterie. Les restaurants fort nombreux exposent dans des vitrines réfrigérées, leurs mets les plus réputés, comme le poulpe, très apprécié ici. Les boutiques de souvenirs et de bijoux proposent des centaines de versions de la coquille. Un magasin de chapeaux semble sorti d'un film en noir et blanc. Je ne retrouve plus le sculpteur sur bois, dont l'invraisemblable habileté avait fait mon étonnement et ma joie autrefois.
     Dans une ruelle, un peu plus loin, j'entre dans un magasin de vêtements-mercerie pour quelques emplettes. La vendeuse, une quinquagénaire grassouillette se tient derrière son comptoir dans un espace de 1/2 mètre carré. Autour d'elle, à l'étouffer, et jusqu'au plafond, des vêtements s'empilent, tellement tassés qu'on craint que tout ne s'écroule si elle tire quelque chose du milieu. L'espace réservé aux clients fait tout au plus 1 mètre sur 2. Le comptoir est fixe, et lorsqu'elle veut décrocher un article exposé, elle passe par-dessus le comptoir, en roulant sur elle-même, avec une souplesse due à un entraînement prolongé. Le tout dans un bavardage incessant, et avec un grand sourire. Vaut le détour!
    




J'ai donné mes photos à développer dans une boutique minuscule, prolongée par un squat du couloir de l'immeuble, où officie une vieille dame qui jongle avec la photocopieuse, le comptoir, la machine à développer. Elle me les promet pour la 1/2 heure qui vient. Je lui dis qu'une heure conviendra aussi bien, et elle apprécie. Les photos seront prêtes à temps et la dame, contente de son travail, guette ma réaction. Je lui dis qu'elles sont très belles et lui laisse un pourboire, toutes choses qui semblent la combler.

Les cartes postales sont postées, les choses à voir vues, les recueillements consacrés… Il est temps de prendre la route du retour. En voiture. 

D.C. O. septembre 1998.




mercredi 6 mars 2019

Vers Compostelle à vélo 6...

Il est temps de repartir pour de nouvelles aventures...



     Petit café et biscuits au bistrot à côté de l'albergue. Il fait très beau, et frais. Des touristes anglais m'appellent pour me montrer ce qu'ils viennent de trouver : une pochette transparente munie d'un cordon, contenant la carte de l'étape du jour pour piétons (17 km). Je demanderai en vain, à tous les marcheurs que je rattrape si cela leur appartient. Cela me donne l'occasion de m'adresser à des espagnols, des français, des hollandais, des brésiliennes, des indéterminés… Finalement, j'accrocherai la carte à la dernière borne de l'étape figurant sur le plan.
     Le chemin fait suite à la route goudronnée. Il est assez plat et comporte plusieurs aires de pique-nique, près de petits ruisseaux. Je pense que ce genre d'endroits conviendraient pour une halte de pèlerins cavaliers : de l'eau, de l'herbe pour les chevaux, et quelques commodités pour les gens (avant d'arriver à Burgo Ranero).
     Bientôt le chemin sera vraiment une ligne droite jusqu'à l'horizon. Il longe une route en terre non fréquentée, et est bordé de petits érables récemment plantés. L'horizon est tout rond, comme la mer au large, et j'ai une pensée pour les piétons qui doivent se transformer en automates dans ce cadre trop régulier et trop monotone.
     Je ne sais si les routes en terre comme celle que je longe sont fréquentes en Espagne, mais elles sont parfaitement réalisées. J'en connais le secret, car hier, j'en ai pâti. En cet endroit, on devait absolument passer sur la route en terre, en l'absence de bas-côté fréquentable. Elle devint brusquement boueuse, une boue bien collante que je sentais se plaquer dans les moindres recoins du vélo. Plus loin, je rattrape un camion arroseur suivi d'un énorme rouleau compresseur. Donc : gravier, eau et compression, permettent d'obtenir ce beau résultat.
     Par contre, avec toute cette boue, les vitesses ont du mal à passer et les petites roulettes du dérailleur ne tournent plus guère. Je décide d'offrir un coup de Karcher (en espagnol : agua con pression) à ma monture bien diminuée. Pour 4 F, je dispose de 2 minutes d'eau chaude sous pression, et retrouverai un vélo tout rutilant. Pour à peine plus cher, mon intérieur à moi sera détergé par une bière locale, bien fraîche. Je souris en lisant la marque sur la bouteille : Mahu, ce qui veut dire homo en … polynésien. Mais il ne doit guère y en avoir en Espagne (de polynésiens).
     Je continue sur la route goudronnée jusqu'à Leon, que je traverse en cherchant la direction de Ponferrada. Puis je lis sur les panneaux, successivement, des noms qui me sont familiers depuis que je prépare ce voyage, et qui résonnent bien dans ma tête : Valverde de la Virgen, Villadangos del Paramo, San Martin del Camino, Hospital de Orbigo…
     L'arrivée à Astorga se fera sans problème, nonobstant cependant une bonne petite côte en finale, car il est fréquent de trouver villes et villages au sommet de collines.
     Je suis de magnifiques flèches jaunes, qui me mènent … à la sortie de la ville vers l'Ouest! Demi-tour, et questions à des passants, dont certains me conseillent finement de suivre les flèches à l'envers. Mais il y a un moment où il n'y a plus rien, et les refuges ne sont jamais très voyants.
     Ces errances me conduisent sur une place où se déroule une fête populaire : fanfare et tenues folkloriques. J'ai remarqué que les hommes portaient avec bonheur foulard et ceinture de tissu rouge, avec une chemise blanche.
     J'y arriverai quand même, à ce sacré refuge, municipal lui aussi. Petit, serré, et très peuplé. Ce soir, on déménagera même le bureau de l'accueil pour mettre des matelas par terre, pour les derniers arrivants, des cyclistes.
      Le garage à vélos est à 200 mètres d'ici, dans une très belle construction ancienne qui domine toute la plaine, entourée de terrasses et protégée par de belles grilles. C'est un centre pour handicapés, une vraie cour des miracles, mais bien tenu. Les vélos sont garés au fond de la cour intérieure, sous un escalier.
     Pas d'étendoir pour la petite lessive, seulement un sèche-linge de poupée, posé sur l'appui d'une fenêtre. Lorsqu'il est libre, j'y fourre ma serviette et mes chaussettes. Au bout d'un long moment, la serviette est tiède et les chaussettes, plaquées contre le tambour ont roussi d'un côté et sont toujours humides.
     La ville ressemble à celles déjà traversées, avec ses vieux bâtiments, ses places à arcades, sa cathédrale. Alors que je m'offre un pot à la terrasse de la grande brasserie, des caméramen de TV, bardés de batteries, de projos et chargés de lourdes caméras, filment un personnage officiel à son arrivée en voiture noire, sous bonne escorte. A ce moment, le campanile de la mairie (beau bâtiment du XVIIème), sonne l'heure, et je dois être le seul à en sourire : le carillon est certainement très gravement fèlé et le son émis est celui d'une vieille boîte en fer. Mais cela ne dérange personne, apparemment.
     Je dormirai sur la couchette du haut, "au 3 ème niveau", sans ascenseur, mais avec échelle. Malgré la promiscuité, la nuit sera très calme.

Jeudi 17 septembre : Astorga-Villafranca del Bierzo (80 km)
     Les demeurés n'ont pas abîmé le vélo et je cherche un coin au soleil pour faire le chargement. Ciel clair et air frais, car nous sommes à près de 900 mètres d'altitude.
     Le bar de la place est ouvert et j'y retrouve mes nouveaux compagnons cyclistes, prenant leur petit déjeuner. L'un est fonceur, et très bavard, l'autre plus calme. Ils ont 25 ans, et tout leur tonus. Le premier veut aller jusqu'à O Cebreiro, ce qui l'obligera à grimper deux cols assez durs, en fin d'étape. L'autre fera comme moi et s'arrêtera au Bierzo. Pour justifier sa décision, il me montre le profil de la route sur son guide, avec une mine de circonstance devant les dents de scie du schéma. Il arrivera après moi, ayant suivi le Camino piéton, qui aujourd'hui était cependant à 90% sur la route.
     J'attends mon café pendant un bon quart d'heure, ma commande ayant été court-circuitée par celle de la bande d'officiels d'hier soir qui couchent ici et réclament juste à ce moment une douzaine de petits-déjeuners.
     Sur la route, il y a de grands changements dans le paysage, depuis ce matin : les côteaux à céréales ont laissé la place à des collines peu cultivées qui rappellent ces régions du Maroc où poussent les arganiers. Ici, les arganiers sont des chênes verts. La route monte sans arrêt, mais très légèrement. Je traverse des villages presque préhistoriques, où la rue est bordée de huttes à peine mieux faites que celles des Gaulois. Elles servent de remises bien sûr, mais sont-elles désaffectées depuis très longtemps ?
     Une grande montée, (en tout, il doit y avoir 25 ou 30 km d'ascension) à l'excellent revêtement de bitume, conduit à un col de 1500 m, les Montes de Leon, point le plus haut du parcours. On ne peut s'empêcher de penser au Pays de Léon breton, et de trouver un argument supplémentaire en faveur de l'appartenance de cette région au monde celte.
      Ici, se dresse la fameuse Croix de fer (Cruz de hiero) : une croix juchée au sommet d'un poteau, le tout au point culminant d'un… tas de pierres, apportées une à une, paraît-il, par les pèlerins, en guise d'offrande expiatoire.
     Dans la montée, j'ai eu une émotion en voyant de loin des personnes arrêtées, dont l'une était allongée sur la route : accident ? malaise ? En m'approchant, je vois le "blessé" se relever en tenant à bout de bras son vélo. Il maintenait le vélo sur son ventre, pendant que son compagnon le réparait! Un chiffon tombé dans le dérailleur avait tout bloqué et sous l'effort du pédalage, la patte de dérailleur s'était rompue. Lorsque j'arrive, le dérailleur est supprimé et la chaîne raccourcie n'autorise plus qu'une seule vitesse. Mais ça marche, et les deux espagnols de Irun repartent avec d'étonnants chargements brinquebalant sur des sièges de bébé.
     Voici des villages abandonnés, comme Foncebadon, ou Monjarin. Avec quelquefois un sursaut de vitalité : dans le premier, une ruine en cours de restauration très active, au bord de la route : future halte pour pèlerins? Dans le second, une échoppe semi-troglodyte, encastrée dans la colline, tenue par un "ermite" qui propose mille services aux pèlerins, et affiche les distances séparant cet endroit des principaux lieux sacrés du Monde.
     La petite route serpente jusqu'à Acebo, où la fontaine est signalée, merci. La rue principale est fort étroite et les maisons très anciennes comportent toutes un balcon de bois, perché au-dessus de la chaussée. Les guides vantent la  gastronomie locale, aussi, je ne suis pas étonné de voir devant un estanco insignifiant, une rangée de sacs à dos, et quelques vélos : le bon plan du coin, sans doute.
     La route croise très souvent le Camino qui, ici, fait de petites incursions à droite et à gauche, coupant un virage par-ci, une colline par-là. J'emprunterai pour voir, un de ces sentiers, l'espérant trialisant. Ce ne sera qu'une sente monotrace tellement envahie par les bruyères que même les piétons doivent s'y faire griffer les jambes.
     Des cyclosportifs sur de beaux vélos de course me doublent dans une côte, mais le dernier a bien du mal à suivre le rythme, et je le vois longtemps, à 100 mètres devant moi. Il va même mettre pied à terre, et, au moment où je vais le rejoindre, il remonte sur son vélo, et lorsque j'arrive au col, il sera installé avec les autres à la terrasse du petit café. Ils me crient : "¡Buon Camino!". Il est vrai que, la distance parcourue depuis le départ est telle que l'on ne demande plus où l'on va. Quelquefois simplement d'où l'on vient.
     Les guides annoncent une descente dangereuse, par le chemin. Les Ponts et Chaussées locaux en font de même à destination des cyclistes circulant sur la route. Les 15 km demandent de bons freins, bien sûr, mais ne sont pas plus difficiles à négocier que nos descentes de petits cols de par-ici.
     Molinaseca est un joli village au bord de la rivière, avec des maisons à vérandas plus récentes, de belles villas avec pelouses, et un vieux quartier pittoresque.
     Par contre, la longue montée sur Ponferrada est sans intérêt, tout comme celle qui mène à Villafranca del Bierzo, 20 km plus loin.
     À Ponferrada (nom venant d'un pont en fer jeté sur la rivière au XIème siècle), il ne faut pas rater le magnifique château des Templiers, très bien conservé, au point culminant de la ville. L'utilisation du fer dans les constructions était très rare à l'époque, mais les mines de fer toutes proches, et la volonté de l'évêque du coin ont fait le reste. Ce pont existe toujours, mais il est noyé sous du moderne béton.
     J'arrive au refuge à 15 heures 30, c'est une albergue municipal, un petit bâtiment à étage, un peu en dehors et au-dessus du village. Il y avait aussi un gîte privé en face de la vieille église, mais l'approche n'en était pas très engageante, avec de nombreuses pancartes faites à la main, un style un peu trop baba cool à mon goût. Depuis, je sais qu'il est cependant fort sympathique.
     Il fait très chaud, mon linge sera vite sec. Je descends au village à pied faire quelques emplettes. Et toujours des cafés avec terrasses, proposant des bocadillos (sandwiches-baguettes) et aussi des… sandwiches (sandwiches au pain de mie). Je trouve du raisin muscat très engageant, et je m'en ferai une ventrée, de retour au refuge.
     Les maisons sont grises, comme l'ardoise des toits. Les habitants semblent un peu fermés, et des slogans peints réclament une reconnaissance de leur identité. Souvenir de la période faste mais courte du XIIème siècle où Villafranca fut capitale de la région pendant une douzaine d'années ? Je crois plutôt à un état d'esprit assez répandu (comme chez nous), concernant l'indépendance régionale. Car la province de Leon affichait déjà "Leon solo", et en Galice, les panneaux routiers seront corrigés à la peinture pour supprimer "El" ou "La" devant les noms de lieux, et les remplacer par "O" ou "A", comme le veut le patois local.

Vendredi 18 septembre : Villafranca del Bierzo-Sarria (80 km)
     La route de Lugo (nom à rapprocher de celui de Lug, divinité celte) est très large et commence par un faux-plat, dans la vallée creusée dans la montagne par un torrent. On passe d'un pont à un autre, et certains constituent de magnifiques exploits techniques, très hauts au-dessus du lit de la rivière. Mais cela ne suffit pas, on superpose à cette série d'œuvres d'art, une autoroute, qui va certainement exiger des crédits pharamineux. D'immenses piliers de ponts circulent sur des remorques sans fin, des collines sont rasées, des ravins comblés. On assiste au concours du viaduc le plus haut, du pont le plus long, ou le plus acrobatique, à raison de un par kilomètre. Le péage ne sera certainement pas donné.
     Et je monte de plus en plus. Le sommet sera Piedrafitta, la traduction de pierre fitte, pierre levée, qui se dit en breton men hir. S'il y en avait une (et il devait forcément y en avoir une ici), il y a longtemps qu'elle a disparu. Elle devait marquer l'entrée en Galice (terre celte par excellence), comme celle qui se dresse encore à Dol en Bretagne, à la limite entre la Normandie et la Bretagne.
     Après une petite collation bananesque, je quitte la route de Lugo et prends la direction de O Cebreiro. La montée continue, et je chevauche de vertes collines, qui abritent des petits villages, plus vivants que ceux d'hier. La côte fera en tout une trentaine de kilomètres.
     La fin de l'étape ne sera pas de tout repos, avec une invraisemblable série de montées et de descentes, jusqu'à Sarria. Petite ville assez coquette, dans la plaine, avec de beaux magasins.
     Le refuge est en pleine ville, dans le quartier ancien. Bien équipé, moderne, mais les couchettes sont bien serrées! Au rez-de-chaussée, la salle à manger a une paroi de rocher. Le responsable me conduit dans un garage appartenant à un "señor" qui demande 200 pesetas (8 F), pour le vélo. Je pense que le "señor" et lui-même ne font qu'un. Pas d'importance, ma monture est bien à l'abri. Dans le garage, se trouve une camionnette C15 immatriculée en Charente, dont le propriétaire est parti d'ici à pied vers Saint-Jacques. Certains pèlerins font le voyage en plusieurs années, couvrant chaque fois une partie du Camino.


(à suivre, si vous le voulez bien...).

samedi 2 février 2019

À vélo vers Compostelle 5...

Faudrait quand même pas s'endormir ! Il y a encore du chemin...



Dimanche 13 septembre : Estella-Najera (86 km)
    Le temps est toujours menaçant lorsque nous traversons, mon destrier et moi, le vieux quartier d'Estella, par la route, en direction de l'Ouest. Mais je crois que le chemin des piétons aurait été plus joli, par les ruelles et le bord de la rivière.
    Je repère bientôt les flèches jaunes du Camino qui traversent la route de droite à gauche, et qui se dirigent vers un chemin de terre, carrossable, qui monte derrière des bâtiments. Je le suis pour voir.
    Des pèlerins cyclistes aperçus au refuge, me dépassent et s'arrêtent un peu plus haut, devant une grande grille en fer forgé. J'avais complètement oublié la fontaine d'Irache : pourtant elle est célèbre sur le Camino. Ici, un producteur de vin a installé une double fontaine : deux têtes de lion en bronze crachent l'une de l'eau, l'autre du vin. Malheureusement toute dégustation nous sera refusée, les robinets sont fermés et les grilles sont tirées et cadenassées. Le dimanche, cela ouvre peut-être plus tard. Nous n'emporterons que des photos…
    Lorsqu'il n'y a pas de flèches, le chemin est signalé par des bornes légèrement trapézoïdales, comportant une faïence bleue et blanche représentant une coquille Saint-Jacques stylisée couchée sur le côté.

    Un peu plus loin, le chemin traverse à nouveau la route, et il est maintenant très engageant. Je ne tarde pas à rattraper le couple de "piétons" distingués qui dormaient par très loin de moi et qui s'inquiétaient de ma toux. Je trouve qu'ils ont bien marché.
    La piste large et lisse se transforme en sentier monotrace qui serpente entre les petits chênes : je me retrouve dans mon élément, et le petit bois en descente est traversé aisément debout sur les pédales.
    Mais le plaisir ne durera pas : je dois pousser le vélo dans des escaliers en montée, puis le long d'un champ sur une sente escarpée, heureusement longée par une haie de ronciers chargés de mûres délicieuses.
    Ce matin, j'avais mal plié mes affaires et les sandales ne trouvaient plus leur place dans le sac. C'est ainsi qu'elles furent amarrées, roulées dans leur poche de plastique blanc, sur le sac arrière. Maintenant, elles n'y sont plus et le sac ballote sous ses courroies détendues. J'ai perdu les chaussures dans les passages trialisants!
    Je décide de retourner sur mes pas. Le chemin étant assez fréquenté, je ne tarde pas à rencontrer un marcheur qui m'apprend que celui qui le suit a ramassé mon paquet et qu'il l'apporte. En effet, un grand type que j'avais dépassé arrive en chantonnant, le petit sac à la main. Il ne comprend pas ce que je lui dis en espagnol de cuisine, et me réponds en français. Il me tend le sac et m'assure qu'il ne faut pas que je me tracasse pour les remerciements : "Dieu me le rendra", dit-il en riant. Et il reprend son chemin et sa chanson.
    Je le rattraperai après avoir refait mon chargement, et lorsque je le complimente sur la distance déjà parcourue, il me dit qu'il a l'entraînement, parti depuis 3 mois de Belgique.
    Le sentier est plutôt pénible, longues montées, cailloux à perte de vue, et mes pneus qui ne sont pas adaptés. Je reprends la route dès que je la croise à nouveau, jusqu'à une station-service où je casse la croûte, pour me donner les forces nécessaires à vaincre ce sacré vent de face. Dur, dur.

    J'entre dans la ville de Logroño à 1 heure et demie, et commence la galère. Je dois trouver la route qui en sort, en direction de Burgos. Ça paraît simple, dit comme ça, mais je me retrouve encore une fois à l'entrée de l'autoroute. Et tous les gens interrogés m'y renvoient, même si je demande "la vieja carretera".  A croire qu'on l'a détruite.
    Je ne vois pas la signalisation propre au Camino, car elle doit partir du refuge, et je n'ai rien fait pour rejoindre ce dernier, qui pourrait bien se trouver à l'autre bout de l'agglomération.
    On finit par m'indiquer une route qui traverse un chantier, et qui se continue par une "carretera de piedras" et une "subida" (comprenez : une route en terre suivie d'une côte), qui me mènera vers Burgos. Elle se perd un peu dans les collines, et les vignobles, et comporte des croisements qui seront joués à pile ou face. J'ai perdu une fois et me suis retrouvé dans une ferme vétérinaire.
    Et, miracle, je retrouve les flèches jaunes qui m'annoncent que je ne suis pas tout-à-fait perdu. J'atteins une route goudronnée, où les marcheurs doivent garder le côté gauche. Le bitume m'attire tant que je ne cherche plus du tout la suite du Camino, qui va peut-être dévier dans la campagne à gauche, sans que je puisse le savoir, car je roule à droite, comme tout le monde.
    J'arrive ainsi dans un village dont le nom me déçoit : ce n'est que Navarette, qui doit se trouver à 10 km de Logroño, alors que je rame depuis près de 2 heures! Du coup je décide de continuer sur la route, car je voudrais arriver pour la nuit à Santo Domingo de la Calzada, une étape de 100 km.
    Mais le vent debout, et les bonnes montées sapent mon énergie, et lorsque la pluie s'y met, je décide de faire halte à Najera. Je trouve les flèches jaunes qui m'amènent au refuge, un vénérable bâtiment, dans un village ancien. Il n'est que 17 heures, des vélos dehors, mais personne à la réception. Un pèlerin espagnol à l'air sérieux, habillé en cycliste me dit qu'il faudra attendre 20 heures pour savoir si on nous acceptera, nous les pestiférés, les pèlerins à vélo.
    Voyant qu'il n'y a pas foule, je finis par me choisir une couche et prendre une douche. Lorsque les hôtesses arrivent, vers 19 heures, elles ne s'inquiètent même pas de savoir si on est "con bici" ou "peaton", ne faisant aucun cas de la pancarte affichée. Elles demandent 500 pesetas (20 F) et nous donnent un coup de tampon machinal sur le credencial.
    Après avoir utilisé les dernières forces de la batterie pour téléphoner à la maison, j'essaie de la recharger, et, à force de titiller le fil du chargeur, ça démarre! Mais je décide quand même de ne plus laisser l'appareil en veille.
    Le refuge, près de l'église, est adossé à une sorte de falaise de terre qui tombe dans le jardin mitoyen. L'intérieur est tout en bois, ce qui ne m'étonne pas, Najera semblant être la ville d'Espagne la plus spécialisée dans la fabrication des meubles. Certaines usines datent d'avant-guerre et étalent leurs façades véritablement monumentales le long de la nationale. La route est bordée pendant plusieurs kilomètres de bâtiments consacrés à ce type d'industrie. Incroyable!

    Un français d'une cinquantaine d'années raconte qu'il a failli interrompre son voyage parce qu'il a été dévalisé quelques jours plus tôt. En quittant le refuge, il s'aperçoit qu'il n'a plus son porte-feuille, pourtant attaché. Il retourne au local et ne trouve rien. Ses soupçons se portent aussitôt sur un drôle de pèlerin qui a dormi ici, et qui n'est plus là, alors qu'il semblait profondément endormi quand lui-même est parti, quelques minutes avant. Il n'a pas eu le temps de faire sa toilette, de se restaurer éventuellement. Il s'est sauvé!  Mais comme il a dû, hier,  montrer son credencial,  et qu'il a dit être parti de Tarascon-en-Ariège, son nom a été retrouvé et communiqué à la police qui a pris l'affaire à cœur. Ce curieux personnage faisait le Camino à l'envers, chose extrêmement rare de nos jours, et très difficile, car les sentes et les chemins sont si nombreux que le flêchage, déjà léger dans le "bon" sens, est impossible à remonter. Bref, le volé est encore sous le choc, et a beaucoup de mal à se débrouiller sans carte de crédit ni argent. Il est plein de reconnaissance pour une Australienne qui lui a avancé 200 F, l'exhortant à ne pas abandonner.

    Une publicité invite à rendre visite au resto du coin, l'Olimpio, qui fait un tarif spécial aux pèlerins. C'est minuscule, très sympathique, propre et très bon. Le patron, un sosie de Bobby la Pointe, pose une bouteille de vin de Rioja sur ma table en me disant que je paierai ce que j'aurai bu. Le vin et les calamars à la plancha en particulier, seront délicieux. Prix du repas, tout compris : 60 F.
    La nuit sera réparatrice : je n'ai entendu qu'un ronfleur, que quelqu'un est allé secouer, obtenant un silence définitif et tout à fait propice…


Lundi 14 septembre : Najera-Burgos (95 km)
    Ce matin, je n'ai plus rien à manger, je prendrai le petit déjeuner dehors. Mais avant de partir, je m'offre un café à la cuisine, où la coutume veut que les pèlerins laissent leurs provisions en excès à la disposition de la communauté. Il y a là du café instantané et, sur le réchaud, une marmite pleine d'eau chaude, avec une louche qui trempe dedans. Préparation rapide et dégustation bien agréable.
    Je dois être le dernier dans la place, et arrime mes bagages dans un grand calme. Dehors, il pleut. Je suis les flèches qui indiquent la direction de Santiago, espérant arriver sur la route dans peu de temps. Manque de chance, elles mènent à un chemin boueux qui monte sur une colline. Pas pour moi. Je fais demi-tour et repars vers le centre-ville, pour trouver la grande route.

    Pluie et montées. Pas très enthousiasmant. Je suis réduit une fois à un petit 7 km/h, alors que la côte n'est pas terrible, mais le vent oui. Mon fondement occupe toute mon attention, je pédale en m'asseyant sur une cuisse, puis sur l'autre. Puis je décide de compléter ma collation dans une station-service. La station-service constitue la halte idéale : on est abrité de la pluie, pas besoin d'attacher le vélo, et on trouve toujours quelque chose à grignoter à la boutique. Ce sera encore chocolat à la machine et biscuits.
    Un pèlerin, arrivé avant moi, repart lorsque j'arrive. Il enfile son poncho et me demande de le lui rabattre dans le dos, par dessus son sac. Puis il part sans hésiter dans la pluie.
    La route de Burgos est très fréquentée et les tourbillons causés par le passage des poids lourds me bousculent quelque peu. Dans une côte, un car me double vite et près, et le poncho se soulève et se rabat sur ma tête, m'aveuglant totalement. Je freine dans le noir, et du coup, je fixe le poncho sur le sac de guidon, à l'aide d'une courroie.
Deux cyclistes espagnols, vus à l'auberge, me doublent dans le vent. Le second (celui d'hier soir) est dans la roue de l'autre, je lui emboîte "le pas". Mais le voici qui se mouche, boit, et laisse filer l'autre. Moi, je ne le lâche pas et je me régale dans l'aspiration de son sillage pendant plusieurs kilomètres. Survient un raidillon pour passer sur un pont. Mon ouvreur change de vitesses, déclenchant un grincement inquiétant qui perdure malgré ses tentatives. Il appelle son copain sans succès. Je lui propose de l'huile, mais il en a. Il s'arrête, alors que j'accélère pour prévenir son compagnon, que je rattrape 2 ou 300 mètres plus loin, et qui freine aussitôt. Je ne les reverrai qu'à Santiago, où ils arrivent le même jour que moi.

    Nous sommes à l'entrée de Santo Domingo de la Calzada, nom venant de "l'ingénieur" Domingo, qui a réalisé pas mal de travaux par ici, en particulier la chaussée (calzada). Il a été canonisé par la suite. J'ai une photo de sa statue qui montre un barbu sympathique, et je voudrais savoir si cette statue est ici. Il y a aussi cette incroyable tradition qui consiste à conserver dans l'église, dans un poulailler suspendu comme une panetière, un coq et une poule blancs, depuis le Moyen-Âge. Ils sont bien là, et bien vivants, mais point de statue du père Domingo.  Elle doit se trouver dans un musée, ou ailleurs.
    Je flâne dans les vieilles ruelles et fais mes courses au supermercado du coin.
   Je m'arrêterai plus loin pour déjeuner, au chaud dans un abri d'autobus. Pour digérer, un col à 1150 m, le Puerto de la Pedraja, dans les Montes de Oca (Oca = Oie, Cygne, celui de la constellation). Puis des vallonnements, et en finale, une invraisemblable ligne droite qui mène à Burgos.
    Je passe par la vieille ville pour voir la belle cathédrale. Mais elle est tout emmaillotée, cachée par des toiles plastiques et des échafaudages. Il ne pleut plus et les gens flânent dans les ruelles.
    Je retrouve des flèches qui me conduisent à l'albergue, faite de plusieurs chalets de bois au fond d'un immense parc. Le ciel est pur, l'air très léger et le soleil bien agréable. L'accueil est sympathique, mais les châlits sont les uns contre les autres : presque pas de place pour passer, il ne faut rien laisser dans les ruelles… Pas de garage non plus pour le vélo, mais le vieil espagnol (gardien ?), qui habite à 20 mètres de là, dans un maisonnette en dur, le mettra dans sa remise fermée à clef, pour 200 pesetas (8F).

    Je m'attarde à la lessive dans la prairie, au soleil, où l'eau, douce, coule sans arrêt, par des tuyaux ouverts, sans robinets. On ne doit pas manquer d'eau par ici.  Ce tableau idyllique est tempéré par une pancarte aussi inquiétante que sibylline qui prévient qu'il faut faire attention, car "on y lave des seringues"… Je n'ai pas de détails.
    Le restaurant recommandé, qui fait un menu "special peregrinos", n'est pas très loin : il faut continuer dans le fond du parc, sortir par une grille monumentale, rouillée en position ouverte, et prendre à gauche. On atteint rapidement le Palas del Rei, magnifique ouvrage, qui, vu le nombre d'étudiants qui y circulent, semble avoir été transformé en bâtiment universitaire.
    Le restaurant est un plus loin, tout seul avant une sorte de no man's land. J'essaie de pousser la porte, en bois massif et petits carreaux. C'est fermé, car il n'est pas encore 8 heures. Mais le patron vient ouvrir et allume l'intérieur, qui apparaît dans toute sa splendeur : une sorte de bar américain, sombre et dont les boiseries brillent doucement. Des sculptures et des bas-reliefs dans du bois massif, le tout à profusion. Un bar de château! La table où je suis installé doit peser 100 kg.
    Je dînerai simplement mais solidement. Le vin est bon, comme d'habitude, mais là, le menu ne comporte qu'un verre. Mais il ne restera pas solitaire, ce verre-là. Prix du dîner : moins de 40 F. Dans ce cadre, où viennent boire quelques hommes d'affaires, ce prix modique paraît disproportionné, mais ne crachons pas ... dans la soupe.
    Je rentre au refuge dans le noir et passe devant des SDF qui s'installent pour la nuit au fond du parc, dans la zone la plus sombre.

    Au refuge, une dame dans la quarantaine, avec un accent pied-noir, tient en haleine un groupe d'hommes de toutes nationalités, qui paraissent fascinés par son débit. Elle parle de ses problèmes avec les espagnols qu'elle trouve anti-français, et pour cela, utilise alternativement le français et un espagnol qui me semble parfait, traduisant les passages qui lui paraissent sans doute les plus importants. C'est un spectacle! Au réveil, elle pérore encore, et j'apprends que c'est elle qui a tapé sur le montant de la couchette du seul ronfleur de la nuit. Qui n'a plus osé recommencer. Elle est habillée en "civil", et porte aux pieds des chaussures légères. Elle dit sa tristesse d'arrêter son chemin ici, mais je n'en connais pas la raison. Son dernier trajet de marcheuse sera pour rejoindre la gare, où je lui souhaite in petto de ne pas déclencher de réactions xénophobes, car elle est plutôt sympathique. 


Mardi 15 septembre : Burgos-Sahagun (138 km)
    L'hôtesse d'hier est toujours de service, et elle nous offre un café noir pour la route. Un temps de premier matin du monde, une température de 12 à 15°. Tout cela fait penser à un jour de mistral sans mistral.
    Je suis les flèches jaunes qui mènent tout le monde à la grand route. Lorsqu'elles bifurquent dans un chemin de terre, je reste sur le bitume : on verra plus tard. La route monte gentiment vers un petit col, et la vue est immense. Ça, c'est un col comme je les aime! Je téléphone à Claude pour lui faire partager ce petit bonheur, mais le répondeur reste de marbre. J'y rencontre deux pèlerins à vélo qui viennent d'Aix-la-Chapelle. Je les reverrai demain matin sortir de l'hôtel qui se trouve en face du refuge de Sahagun.
    Je rejoins Castrojeriz, où passe le Camino, et, influencé par les commentaires des guides, et aussi parce que la route goudronnée fait des kilomètres en plus, je prends le chemin des piétons. Au bout d'un ou deux kilomètres, le chemin se lance à l'assaut d'une colline, dans une longue montée de pénitents. Je pousse le vélo, depuis le bas jusqu'en haut, où se trouve une stèle, entourée d'offrandes (?) ou d'ex-voto, faits d'empilements de cailloux. 

    Le plateau est presque aride après tous ces champs de blé (fauchés). La descente est plus pentue et plus caillouteuse que la montée, avec quelques belles marches, mais un peu d'acrobatie constitue pour moi une bonne coupure. Il faut juste tenir compte des poids embarqués.
    Le chemin devient route de terre, et atteint une jolie aire de repos ombragée, avec une fontaine et un abreuvoir, des tables de pierre, et même des barbecues. S'y trouve un vieil espagnol à côté de sa bicyclette. Il me demande s'il y a beaucoup de pèlerins sur le chemin, et regrette les mois d'été où il voyait passer des tas de gens," y mujeres tambien",  (des femmes aussi) ajoute-t-il l'œil quelque peu égrillard.
    Comme je lui demande si le village de Itero est loin, il me répond, en comptant ses doigts : "Dos…".  J'ajoute "Kilometros ?", mais il n'est pas tout-à-fait d'accord, cherche cherche encore, plissant le front sous l'effort. Enfin, il ajoute victorieusement : "Y… medio!". Habite-t-il loin d'ici ? "Uno…" — "Kilometro ?" — "No… Y… y medio!"
    Un peu étonné de cette recherche effrénée de précision spatiale, je le laisse espérer le passage de belles étrangères aux jambes nues (esperar est le mot qui convient parfaitement dans cette situation) et continue ma route, non sans lui avoir demandé de me photographier, ce qu'il fait très bien. Contrairement à ce que je craignais, je n'aurai pas un gros plan de sa moustache, et le cliché sera parfaitement cadré.

    Je continue sur le Camino, plat et assez large pour des voitures. Il semble avoir été rénové récemment : il est bien lisse, fait de graviers tassés. Mais avec mes petits pneus, ça saute quand même un peu. Il devient monotone, mais il raccourcit vraiment la route, et on n'y voit pas de voitures.
    Avant d'atteindre Fromista, on suit un canal, apparemment non navigable aujourd'hui, mais qui ressemble fort au canal du Midi. Puis le chemin continue tout droit vers l'horizon plat de la Castille.
    Près de Ledigos, le Camino reprend la route goudronnée, et lorsqu'il bifurque à gauche, je reste un moment sans voir de flèches et prends un mauvais chemin qui m'amènera… dans un labour. Pour ne pas refaire tout ce chemin en sens inverse, je continue, debout sur les pédales,  dans les mottes et les chaumes et rejoins une route qui n'est pas sur ma carte et qui rallonge mon trajet. Ce n'était pas la peine de chercher à le raccourcir, pour l'augmenter bêtement!
    J'atteins Sahagun à 6 heures du soir, un peu fatigué, tout de même après 138 km de voies variées.

    Ici, le refuge s'appelle "albergue municipal" et se trouve dans un volumineux bâtiment qui aurait pu être une église fortifiée autrefois. Le hall majestueux comporte un mélange d'ancien et de moderne (portes en verre, bois collé). On emprunte un extraordinaire escalier de bois blond, pour se rendre au premier où se trouvent dortoir, cuisines, douches  et "servicios" (toilettes). La rampe de l'escalier est faite de bois collé, comme les couches d'un sandwich américain. Toute la charpente est faite de la même manière et repose solidement sur les murs du bâtiment ancien. Plancher et châlits, tables et bancs, bois partout! Les lits superposés sont espacés et disposés dans des sortes de boxes largement ouverts sur le couloir central. Matelas épais, oreillers. Dommage que la douche soit froide.
    Allongée sur une des couchettes les plus proches de l'allée, une jeune pèlerine en culotte et T shirt, expose sans retenue la plus grande partie de son anatomie.
    Je descends vers la place centrale de la ville, à la recherche d'un bar à tapas. Celui qui fait sa publicité dans le refuge est dans une ruelle infâme et ne présente guère mieux que son environnement. Il y a plusieurs brasseries autour de la place, sous les arcades. Publicité pour des sandwiches, mais pas de tapas, ni petits restaurants.
    On m'indique le restaurant de l'hôtel Alfonso VI, mais on n'y sert pas avant 21 heures. Pas question de se coucher si tard! J'achète des bricoles au supermercado, et aussi une bouteille d'excellent Rioja, dont je laisserai la moitié à la communauté.


(à suivre - si ça vous intéresse)
 

mercredi 16 janvier 2019

À vélo vers Compostelle 4

J'avais omis de vous donner mon proverbe favori à propos de ce voyage à cheval sur une selle de quelques centimètres-carrés. Je pense que sa traduction est évidente...

El viaje hasta Santiago, es milagroso,
para el espiritu. 
Pero el es sempre doloroso, 
para el culo. 
(Proverbe personnel)



Continuons le Chemin, en Espagne maintenant :

Samedi 12 septembre :  Saint-Jean-Pied-de-Port - Estella (122 km)
    J'ai dormi la fenêtre ouverte et j'ai entendu plusieurs fois dans la nuit le chuintement caractéristique des pneus de voitures sur l'asphalte mouillé. Aussi, je ne suis pas étonné de constater que ce matin est un matin anglais. Le jour a du mal à se lever, et tout est très humide.
    Une éclaircie me permet d'harnacher ma monture sans déranger deux fois la patronne pour la porte de la cave. Le temps de faire mes petites provisions de pommes et autres bananes, et je pars, en décidant avec un optimisme que j'espère opératif, de ne pas revêtir le poncho. Je roule dans une brume mouillée qui, malheureusement, quelques minutes plus tard, devient pluie.
    Je m'équipe donc, et attaque la montée sans précipitation. La route s'élève irrégulièrement : elle le fera pendant 25 km. Je traverse les minuscules villages d'Arnegui et de Valcarlos, où la rive droite du torrent est française et la gauche espagnole. Malgré mes efforts, je n'aperçois aucun poste frontière ancien ou récent, fermé ou ouvert. Et moi qui ai tenu à emporter mon passeport! Il ne me servira qu'en Galice où on me le demandera dans les refuges! Incroyable!

    Alors que j'enroule un petit 32/26 (pour les non-cyclistes, la chaîne se trouve alors sur le plateau du milieu et à l'arrière sur le 2ème gros pignon, une combinaison moyenne pour les côtes pas trop dures), je lis les recommandations sur la route, adressées à Miguel Indurain, enfant de Pamplona, ville voisine, peintes lors d'une course en descente :"Perico", "pruden Miguelon".  On l'aime bien par ici, Miguel.
    J'arrive au col de Roncevaux après 2 heures 30, les pieds trempés, et le reste humide et froid. Je fais de la buée en expirant (en expirant l'air).
    Il faut amorcer la descente pour atteindre les bâtiments de la mini-agglomération, constituée par l'église, ses dépendances, le refuge, l'hôtel-restaurant, ainsi que d'autres bâtiments à la Vauban que je ne connais pas. Mais je ne suis pas très "chaud" pour faire du tourisme sous la pluie qui a redoublé. Les touristes du samedi ressortent du magasin de souvenirs avec des capes en plastique rouge frappées du sigle de Compostelle, pas peu fiers!





La croix de Roncevaux (dessin DCO)

    Le bureau d'accueil des pèlerins porte une pancarte "Peregrinos, no turistos". Le monsieur en civil, fort civil, qui s'y trouve, m'invite fermement à entrer, ce que je fais un peu gêné, dans un clapotis incongru pour la majesté des lieux, et peu convenable pour le plancher ciré. Il tamponne volontiers mon credencial et me demande où je compte arriver aujourd'hui. Je réponds un peu au hasard : Estella. Il est 11 heures et Estella est à près de 100 km. Mais ce sera vrai. Il approuve et me souhaite un buon camino.  
    Je rejoins ma bicyclette (enchaînée) juste à temps pour acheter un pain à la camionnette du boulanger qui fait halte sous le porche. Me voilà paré pour ce qui est du carburant : c'est le souci permanent, mais finalement on ne mange pas grand'chose à midi, on est vite rassasié.
    Alors que je m'apprête à me geler dans 25 km de descente, car on n'est jamais content, je me rends compte que la déclivité cesse rapidemment. Pas assez cependant pour le pauvre poncho dont les basques claquent dans le vent de la vitesse (60 à l'heure) et qui se délite progressivement. Voilà pourquoi les autos klaxonnent : l'ourlet s'est déchiré et traîne derrière moi comme une queue de Marsupilami. 
    Maintenant, je suis sur le plat. Et puis ça remonte, et drôlement encore! Après 3 ou 4 km j'arriverai, dans une éclaircie, à l'Alto de Erro, un petit col, où se trouve une aire de pique-nique bienvenue. Il ne pleut plus et je m'installe à la table de pierre brute, qui porte en son centre un massif qui jouera pour moi les coupe-vent. 
     Il se trouve que le Camino, le vrai, celui des piétons, traverse la route ici même, et je vois passer, en une petite demi-heure, une dizaine de pélerins. Dont une toute jeune femme qui se laisse choir à côté de moi sur une pierre-siège, défait les sangles et "sort" pratiquement de son énorme sac à dos. Lequel reste bien droit, avec la forme du corps encore visible en négatif. Drôle d'impression. 
    Elle est épuisée et me demande si je parle anglais : elle veut savoir si le village de Zubiri est encore loin. Je sors ma carte et lui indique 5 km par la route. Devant son air désespéré, je m'empresse d'ajouter que le camino doit être nettement plus court, car il coupe tous les lacets, ce qui est vrai, et qui, d'après le guide, constitue une contre-indication pour les vélos, car la pente est trop raide. Elle refuse ma pomme et repart en traînant les pieds. Il ne lui reste que 780 km à parcourir…

    La pluie revient en douce et je plie bagage. À ce moment une sonnerie lointaine de téléphone me rappelle que j'ai un portable et que ce doit être le mien qui sonne. Il faut ouvrir la sacoche de guidon, trouver la boite dans laquelle voyage l'appareil, l'abriter de la pluie, alors que ça sonne toujours. Lorsque j'arrive enfin à décrocher c'est pour entendre le plus grand des silences. Je raccroche et je lis sur l'écran ce mot bizarre : Movistar. N'ayant pas réussi à recharger la batterie la veille, je ne suis pas étonné de voir aussi apparaître le signal indiquant qu'elle est faible. Alors j'éteins tout, en me disant que dès que j'aurais pu la recharger, je lirai le message que mon correspondant m'aura sûrement laissé. Je saurai plus tard que c'est Didier qui m'appelle alors qu'il est en balade cycliste avec les copains, et qu'il voulait savoir comment s'était passée l'ascension du col de Roncevaux. Dommage! Et Movistar est le nom du réseau espagnol qui a pris le relais d'Itinéris. Moi, j'attendais Telefonica, celui que les Télécom m'avaient annoncé.
    C'est vrai que le Camino a commencé à Saint-Jean-Pied-de-Port, mais il était hors de question, même par beau temps de faire la montée par le chemin : il doit falloir pousser le vélo tout le temps (un vélo de 20 kg), car les sentiers se moquent des pourcentages et coupent souvent tout droit. Et sous la pluie, la descente ne me disait rien de bon, les guides indiquant des passages difficiles. Nous verrons plus loin, quand j'aurai progressé un peu plus vers ce qui me paraît encore comme presque inaccessible. 
    De ce côté-ci des Pyrénées, le paysage est beaucoup moins vert et rappelle les régions méditerranéennes. La route est sans charme jusqu'à Pamplona, mais ça avance bien. Peut-être que ça descend tout de même un peu ?

    Je traverse la ville moderne sans l'avoir vraiment voulu, et je la trouve très belle. Il ne pleut plus. Je cherche ma route, suis dévié par des rues barrées pour travaux et du coup, je passe deux fois devant l'Universté Navarraise! Je dois trouver la route de Logroño, or, c'est la même que celle de Madrid au début. Donc seule Madrid est indiquée.
    C'est une grande route nationale, genre autoroute, avec des bosses ("côtes" en langage cycliste), et des bosses. Heureusement que la piste reservée aux cycles est large et bien lisse. J'y suis tout seul!  Ennui…
    Dans une grande montée avant Puente la Reina, un bruit étrange mais agréable et envoûtant, se fait entendre et enfle progressivement : ce sont les hélices de dizaines d'immenses éoliennes modernes qui tournent au dessus du talus en émettant un émouvant chant de sirènes.

    Je ne fais que photographier le pont qu'une Reine a fait construire de ses deniers pour les pèlerins, et file vers Estella, à 22 km. De toutes façons, j'apprendrai plus tard que le refuge de Puente la Reina est fermé. Je m'arrête pour demander de l'eau à une station service et l'employé, en réponse à ma question, m'annonce froidement 3 (trois!) côtes avant Estella, chacune d'environ 4 km. Quelle bonne nouvelle! 
    Enfin, elles se laisseront dompter elles aussi, et j'arrive au refuge (albergue de peregrinos). Ce n'est pas un monument historique mais une belle bâtisse récente et bien équipée, située cependant dans la vieille ville. Ce sera aussi la plus chère, pensez, 700 pesetas (29F). L'employé demande mon credencial, y appose sa "fecha", et m'indique du pouce le premier étage. Je demande où garer mon vélo : ce sera dans la petite cour intérieure, où s'entassent déjà une dizaine de vélos dont plusieurs Décathlon (espagnols). Le lavoir est ici aussi, ainsi que quelques cordes à linge, toutes occupées. Je mettrai mon linge à sécher sur le vélo.
    À l'étage, s'ouvrent deux dortoirs, je choisis le moins peuplé, et m'installe sur une couchette du bas. La position en hauteur me plairait assez, mais j'ai tôt fait d'imaginer les inconvénients : rien pour poser ses affaires, redescendre si on a oublié quelque chose… La couche est constituée par un matelas recouvert de tissu à motifs de couleur. Ce sera partout pareil, avec oreiller et couverture en plus ou en moins. Et c'est plutôt propre, sans aucune odeur, merci.
    La douche est chaude et on y patine un peu, mais il y a un écriteau recommandant d'utiliser le "mop", mot anglais signifiant faubert. Ça n'essuie guère, mais ça éponge un peu le sol. Je trouve une prise pour le téléphone et le chargeur marche.
    Plus tard, je me rends à la salle à manger pour casser la croûte. Une bande de jeunes français fait beaucoup de bruit autour des fourneaux où se mijote je ne sais quel rata assez compliqué. Je complète mon dessert au distributeur automatique par des biscuits et un coca bien frais, la bière est épuisée (ou supprimée ?). Un jeune asiatique, chinois ou japonais, je ne sais, croit me parler en français, mais je n'y comprends pas grand'chose. Il abandonne et va vers le groupe qui cuisine. Je verrai demain matin qu'il dispose d'un vélo de ville, style ancien.
    Il y a des bavards très sonores jusqu'à 10 heures du soir. Comme il n'y a pas d'oreillers, je m'en fabrique un avec ma veste de survêtement, et la fatigue aidant, je plonge dans le sommeil. La nuit sera calme, PERSONNE NE RONFLE. Je tousse un peu, mais pas trop.

    À 6 heures du matin, dans le noir, la chambrée résonne de mille petits bruits : des glissements de zips et des froissements de plastique, des grincements de portes, alors que les lampes de poche balaient l'obscurité. En bas, les bavards espagnols ont repris leur discussion. Un peu plus tard, certains s'enhardissent à allumer les plafonniers et alors le repos est vraiment terminé. De toutes façons, on est prévenu : il faut quitter les lieux avant 8 heures et demie.
    Le petit déjeuner me sera fourni par le distributeur : deux gobelets de chocolat au lait, avec le reste de mes biscuits d'hier soir.

    Le nom d'Estella (étoile), est remarquable lorsqu'on s'intéresse à l'origine supposée de ce pèlerinage. On peut penser en effet que les religieux ont adapté à leurs croyances un voyage initiatique athée qui existait depuis des millénaires et qui suivait un itinéraire reproduisant au sol, la forme de la Voie Lactée. On ne sait de quelle étoile il s'agit ici, mais ce nom, en un endroit proche de la réunion des deux branches du Camino, des deux bras de la Voie Lactée, est suffisamment parlant par lui-même.
    Dans le même ordre d'idées, on trouve, pas très loin, le nom de Leyre, à rapprocher de la constellation de la Lyre. Plus loin, Montes de Oca, les Monts de l'Oie, allusion à la constellation du Cygne. Leon / Lion. Campos stella / camp de l'étoile. 
    Ici l'on "marche" dans les étoiles, qu'on le veuille ou non...

(à suivre)
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